Le monde de l’OuLiPo

Durée de lecture : 5 minutes

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Raymond Queneau, George Perec, Marcel Duchamp… Mais quel était donc le point commun de ces pointures du paysage créatif français ? Ils étaient tous des oulipiens. Des quoi ?! Des oulipiens ! Ils appartenaient tous à l’OuLiPo, ouvroir de littérature potentielle, groupe de littérature créative (et association) constitué en 1960. Raymond Queneau, l’un des fondateurs, aurait défini l’OuLiPo par ce qu’il n’est pas : ce n’est pas un mouvement littéraire, ce n’est pas un séminaire scientifique, ce n’est pas de la littérature aléatoire. Vous êtes perdu ? Alors laissez-moi vous emmener à la découverte de l’OuLiPo !

L’OuLiPo, qu’est-ce que c’est ?

L’OuLiPo est donc un ouvroir de littérature potentielle.

C’est-à-dire ?

Un ouvroir…

Du bas latin operare, qui signifie « travailler, s’occuper », un ouvroir était à l’origine un endroit où plusieurs personnes travaillent ensemble. Il s’agissait souvent de communautés féminines, religieuses ou non, qui s’adonnaient à des travaux d’aiguille. Notre ouvroir est donc un atelier de travail qui réunit plusieurs individus.

…de littérature…

Je ne pense pas avoir besoin de vous rappeler ce qu’est la littérature, mais puisque j’ai choisi cette drôle de structure pour mon billet, je vais le faire quand même ! Voici ce que dit le Larousse à l’entrée « littérature » :

Ensemble des œuvres écrites auxquelles on reconnaît une finalité esthétique.

En quelque sorte, la littérature, ce sont des mots qui ont été assemblés pour en faire quelque chose de beau.

Nous voilà donc avec un atelier de travail commun, dédié à fabriquer de jolis groupes de mots.

…potentielle

Pour ne pas faire de jaloux, c’est cette fois le Littré qui nous donne la définition de « potentiel » :

Qui est en puissance, qui exprime une possibilité.

Et voilà ! L’OuLiPo est un atelier dans lequel des personnes explorent les possibilités d’assembler des mots. Leur but est de moderniser la communication verbale avec des jeux d’écriture inédits. Et pour ce faire, les oulipiens (tel est donc leur nom), s’imposent des contraintes. Des contraintes qu’ils ont eux-mêmes inventées pour fabriquer de la littérature en puissance, en se détachant de leurs habitudes et en faisant preuve de créativité. Raymond Queneau définissait lui-même les oulipiens comme des « rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir. »

Avant de nous pencher sur ces drôles d’oulipiens, quelques considérations historiques et administratives, pour que le tableau soit complet.

La genèse de l’OuLiPo

À la fin des années 30, François le Lionnais est fan number one de Raymond Queneau, dont il a lu tous les romans. De fil en aiguille (c’est le cas de le dire !), ils finissent par se rencontrer régulièrement pour discuter des choses les plus hétéroclites, des assertions mathématiques aux œuvres littéraires japonaises.

Raymond Queneau en 1951. (image afpAFP)

En 1960, François le Lionnais demande à Raymond Queneau de « créer un atelier ou un séminaire de littérature expérimentale (SéLiTex) abordant de manière scientifique ce que n’avaient fait que pressentir les troubadours, les rhétoriqueurs, Raymond Roussel, les formalistes russes et quelques autres. ». Au mois de septembre, les futurs membres fondateurs de l’OuLiPo se retrouvent lors d’une « Décade Queneau » et c’est en novembre que le groupe est officiel. Le SéLiTex deviendra Olipo, puis définitivement OuLiPo le 13 février 1961, grâce à Albert-Marie Schmidt.

Les oulipiens ne se sont pas arrêtés là, l’OuLiPo n’a été que le premier d’une longue liste d’ouvroirs potentiels, les Ouxpo (ou-x-po), tels que l’Oudropo (pour le droit) ou l’Oubapo (pour la bande dessinée).

Qui sont les oulipiens ?

L’OuLiPo impose des contraintes mathématiques à la langue et il n’est pas surprenant de trouver dans ses rangs, côte à côte, des scientifiques et des hommes (et femmes !) de lettres. Ainsi, on y croise Jacques Jouet, poète, romancier et artiste plasticien, mais également Michèle Audin, chercheuse en mathématiques, Valérie Beaudouin, enseignante et chercheuse en sciences sociales ou Luc Étienne, professeur de mathématiques et physique, puis spécialiste incontesté du contrepet.

Les membres fondateurs étaient 10 et, depuis sa création, le mouvement a compté en tout et pour tout 41 membres, dont 21 seulement sont encore en vie. Eh oui, car d’après les statuts de l’OuLiPo, on reste oulipien même après son décès. Le membre est alors « excusé pour cause de décès ». Et pour aller toujours plus loin, un membre qui accepte d’être élu (à l’unanimité et uniquement sur cooptation) ne peut démissionner qu’en se suicidant devant huissier. Rien que ça.

Quelques exemples de contraintes oulipiennes

« Un petit chat noir assis sur un grand lit… »

Pardon !

« Un joli chat noir assis sur un grand lit… »

Voilà comment commençait mon premier exercice oulipien. Il s’agissait d’un quatrain en alexandrins. J’avais une quinzaine d’années et je participais à un cercle littéraire dans ma ville de naissance. C’est là que j’ai découvert l’OuLiPo… Et je suis immédiatement tombée sous le charme. Je ne dévoilerai pas la suite de ce petit texte, car j’y tiens beaucoup trop pour l’offrir à Internet et le perdre à tout jamais !

Avez-vous une idée de la contrainte que je devais respecter pour le rédiger ? C’est probablement l’une des contraintes oulipiennes les plus connues. En effet, elle a été utilisée par George Perec dans son livre La Disparition. Il s’agit du lipogramme. Le lipogramme est une figure de style qui consiste à écrire un texte dont certaines lettres sont délibérément exclues. Ainsi, La Disparition de Georges Perec ne contient aucun — e— . Un joli chat noir, assis sur un grand lit… Vous voyez ?

« Quoi ?! Mais c’est trop compliqué ! Pourquoi se faire du mal ?! »

Oui, c’est — parfois — compliqué. Ça s’appelle une contrainte.

Pourquoi se faire du mal ? Je dirais pour la même raison qu’on se « fait du mal » à remplir des grilles de mots croisés ou de sudoku. On fait travailler son cerveau en s’amusant. En tout cas, moi, ça m’amuse !

Autre type de contrainte oulipienne : le S+7. Il consiste à remplacer chaque substantif d’un texte par le 7e substantif trouvé après lui dans le dictionnaire. Voici un exemple, donné sur le site de l’OuLiPo :

Il existe plusieurs dizaines de contraintes, qui sont toutes recensées sur le site officiel de l’OuLiPo. Et même si je suis une grande fan du mouvement, je dois avouer modestement que certaines demandent à être lues plusieurs fois, ne serait-ce que pour comprendre la règle. Quant à l’appliquer…

Je n’en dis pas plus, car je vous propose dans cette rubrique de partir à la rencontre des contraintes oulipiennes et de jouer avec moi !… Si vous en avez envie. Sinon, peut-être aimerez-vous voir les autres jouer.

Alors ? Vous en êtes ?

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3 commentaires

Alix · 10 décembre 2021 à 15 h 19 min

J’en suis volontiers (si je trouve le temps…)

    Pascale · 13 décembre 2021 à 10 h 49 min

    Je n’en attendais pas moins de toi, Alix !
    À moi aussi de trouver le temps… 😉

Contrainte oulipienne n° 1 : le lipogramme - Pascale DUC - Rédactrice Web · 7 janvier 2022 à 11 h 29 min

[…] ceux qui l’ont manqué, je vous invite à lire mon billet sur l’OuLiPo. Comme je vous l’ai promis, je vous propose de vous joindre à moi pour partir à la rencontre […]

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